Un barbu et les référents

Assis devant une pièce No, je m’emmerde. Assez royalement en plus. Et pourtant, c’est un spectacle que j’espérais voir depuis longtemps. C’est une des seules choses que je voulais absolument voir. Tout y est. La musique. Les costumes traditionnels. Les longs monologues. Les mouvements subtils. La scène extérieure dans la cour d’un temps. Encore mieux que ce que j’aurais imaginé. Mais je me fais chier. Peut-être parce que je ne saisi pas l’histoire, les dialogues. Pourtant, quelques jours plus tôt, je suis tombé sur un spectacle de rue qui m’avait emballé.

Tout ce que j’avais saisi des dialogues à ce moment là se résumait à trois mots (dont deux que j’ai oublié, le troisième était neko, le genre de mot que tu te souviens même après huit ans sans avoir parlé japonais, ou l’avoir pratiqué, parce que c’est un mot si important, CHAT, neko). Ce que j’ai saisi de ‘histoire se résume à peu près à ceci : un escargot, un chat et une grenouille. Il y a une quelconque dispute entre le chat et les deux autres. Ils se courent après. À un moment donné le chat semble avoir tué les deux autres protagonistes mais finalement, non. Ils se relèvent. Je ne sais ni le motif de la querelle, ni la conclusion, ni la finalité de la pièce. Disons que j’extrapole tout cela des actions. Mais j’ai adoré. Sourit. Je me suis senti triste. J’ai été ébloui.

Alors pourquoi le No me laissait-il si indifférent. Par manque de référent. Le No est surement le paroxysme de la référence. Il n’y a aucun déplacement majeur, aucune interaction entre les personnages, les costumes sont sobres de couleurs. Le No est un art hermétique. Chaque micro mouvement à une signification qui dépasse de loin celle qu’on lui attribuerait hors de la scène No.

C’est peut-être aussi pourquoi la fine cuisine japonaise me déstabilise tant. La cuisine de rue de tous les pays possède des ressemblances. Le riz, les légumes racines en sont souvent la base. À cela on rajoute le poulet, les œufs. Les épices sont souvent très présente. Pour ce qui est du sushi, c’est plus très exotique en Amérique du Nord. Les currys non plus. Ni le tofu. C’est mon premier souper de fine cuisine qui m’a complètement déstabilisé. Des poissons épicés à des arômes que je n’avais jamais gouté. Des légumes que je ne pourrais pas reconnaître si on me les montrait entier. C’est tellement de nouvelles saveurs que je ne peux même pas décrire mon repas. Être incapable de déguster parce que chaque plat est une découverte. Et dans la découverte la dégustation est complexe. Chaque bouché surprend.

La découverte émerveille. La découverte surprend. Mais pour ça, il faut être dans un état constant de naïveté. Éliminer les référents de notre conscience et se laisser submerger par la nouveauté. Ne plus se référer à rien de ce que je connais c’est le but que je me fixe dès maintenant. Les forêts du Kyushu ne ressemblent pas à celle de l’île de Vancouver parce que je suis dans le Kyushu. Plus je vieillis, plus je perds ma naïveté. La peur d’affronter la nouveauté me pousse à tout comparer à ce que je connais déjà. Voilà mon défi, retrouvé l’émerveillement de mes premiers voyages. Sourire seul devant tout et n’importe quoi. M’arrêter et juste admirer. Sinon, ça ne me sert plus à rien de voyager.

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Le fil infini des images

Le paysage défile, défile devant mes yeux qui ne peuvent tout englober. Je pense à tout ce que j’ai vu et dont je ne me rappelle plus. Je file sur les rails, laissant derrière moi des images qui ne deviendront jamais des souvenirs. Si je ferme les yeux, tout devient noir. Alors, l’angoisse, celle de ne rien voir, de ne plus se rappeler. Je reste attentif, regarde vers l’extérieur, regarde, les yeux ouverts, regarde défiler le paysage. Les yeux qui voient tout et rien à la fois. Hors du train, la vie qui défile. Comme une bobine qui roule, qui laisse trainer derrière elle son fil, celui qu’elle ne retrouvera jamais. Un long chemin, sans retour. Au bout, un cylindre vide, vide de fil, vide d’image. L’angoisse reprend. J’ouvre les yeux, plus grand. Je vois tout sans rien voir. Alors j’écris pour que, peut-être, mes yeux se souviennent.

Un barbu et son nez

C’est un peu irréel tout ça. Ton cerveau peut difficilement traité tout ce qu’il reçoit comme informations. Un ciel blanc. Plutôt un imprimé blanc sur un ciel bleu. Un ciel complètement bleu, infiniment bleu, sur lequel on aurait superposé des milliers de petits points blancs. Chacun unique. Chacun, une fleur. Sakura. C’est le nom qu’on leur donne à ces fleurs. Un sakura ce serait déjà beau. Un arbre, un petit miracle. C’est sublime. Mais maintenant le ciel en est couvert. On retrouve à peine le bleu du ciel entre ces petits bijoux. Les arbres foncé s’alignant des deux côtés d’une petite allée. Sol recouvert de blanc. Allé bordée de noir. Ciel blanc. Tu t’y perd. Puis, il se referme sur toi. Ton cerveau attaqué par ce manque de couleur. Mais tu sens que quelque chose cloche. Tes sens sont aiguisé. Tes mains veulent toucher. Tes oreilles se tendent aux moindres bruissement du ruisseau qui coule tout près. Ton nez… Ton nez… Rien. Ton nez qui ne sent rien. Ton nez qui ne perçoit que le smog lointain (pas si lointain aussi) de la ville. Qui perçoit l’odeur des pique-niques, tempura, soba, cari, okonomiyaki. Ton nez qui cherche les odeurs. Ton nez qui… Ton nez qui ne perçoit rien des sakuras. Tu t’approches. Tend une narine… Tend l’autre… Le nez enfoui dans la fleur… Tu veux en prendre une poignée. Les écrasées. Sentir leur odeur… Ton nez… Tu passes à un autre arbre… cherchant l’odeur qui fera le lien entre les yeux, le nez… l’odeur qui apaisera tes sens…Un arbre… Une autre… Une poignée de fleurs au sol… Puis tu t’assois. Relaxe. Contemple. C’est tout ce qu’il y a à faire. Se concentrer. Toute l’attention sur les yeux. Sur le blanc. Sur l’immensité du blanc. Car le nez… le nez…

 

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Un barbu et les communications

Tu te trouves devant l’appartement d’un ami. Il n’y a aucune sonnette. La porte est verrouillée. Personne qui semble entrer ou sortir. Et tu n’as pas de cellulaire. Il y a cinq ans, ton ami t’aurait donné des indications claires, te disant de cogner sur telle fenêtre, de crier en arrivant, de passer par la ruelle. Mais plus maintenant car on peut se rejoindre en tout temps, tout lieu, toute circonstance. Te voilà pris à l’extérieur. Sans mode de communication. Tu pars à la recherche d’un WiFi, iJouet en main, qui semble pas mal inutile en ce moment. Finalement, tu trouves un Starbucks et lui envoie immédiatement un message Facebook par Facebook messenger. Te voilà de retour au XXIe siècle.

 

Il y a les longs moments durant lesquels tu dors seul, dans ton auto, dans le froid, après une longue journée en solitaire de route. Une nuit tu cherches un rest area avec WiFi pour te sentir accompagné. Tu textes quelques personnes, histoire d’avoir quelqu’un avec toi, qui t’accompagne. Pour éloigner la solitude. Tu le fais aussi des fois durant la journée. Tu t’arrêtes dans un McDo pour VisageTimer quelqu’un avec ton iJouet. La solitude est plus difficile durant ce voyage.

 

Maintenant que tu vis dans un lodge et qu’il y a le Wifi partout, tu passes beaucoup plus de temps avec ton iJouet que tu ne l’aurais cru. Même si ton ordi est au Canada et que les gens à qui tu pourrais parler sont à 13 fuseaux horaires de toi, tu cherches quand même à leur parler, tu visites leurs Facebook.

 

C’est là que tu comprends que la communication te hante. Que tu ne peux plus être seul. Toujours à la recherche de quelqu’un avec qui partager ce que tu vis. Décision du moment, réapprendre à apprécier la solitude et quand le besoin se fait sentir, écrire ou rencontrer des inconnus. Tu fermera le WiFi de ton iJouet et appréciera ton voyage. Tu auras amplement le temps de Facebooker et de VisageTimer et de texter en août quand tu reviendras. Pour l’instant, il y a le Japon.

Un barbu et le voyage qui a tout changé

Quand tu regardes derrière toi, tu te rends compte que tu pourrais vivre tout à fait différemment si t’avais fait d’autre choix. Comme voyager. Ton premier voyage solo. Juin 2010. Tu arrives à Los Angeles. Seul. 10 jours pour te rendre à San Francisco. Première nuit à l’auberge jeunesse. Et tu te demandes déjà ce que tu fais là. Complètement perdu. T’es pas le genre de personne qui aborde facilement les gens. Pas encore en tout cas. Tu te couches. Très déboussolé. Le lendemain tu marches jusqu’à la plage. Toujours pas sur de tes plans. Faire du pouce pour monter jusqu’à SF. Peut-être bien. Mais ça te tentes vraiment pas. Tu te dis, fuck that, je retournes chez moi. Mais t’as un contrat à SF 10 jours plus tard. Puis tu passes devant un commerce de location de voiture. Pourquoi pas. Trente minutes plus tard tu es au volant d’une petite Aveo blanche. Direction la mythique Highway 1. En arrivant à Santa Monica tu t’achètes un surf, sur un coup de tête. Tu l’attache sur le toit et te prépare à partir pour ton premier périple de surf.

C’est le voyage qui a préparé tous les autres. Des nuits dans l’auto, stationné sur le bord de l’eau pour se réveiller avec une sessions de surf pendant que le soleil se lève. Des randonnées sur les falaises de Big Sur. De longs moments à regarder les vagues se fracasser sur les monstres rocailleux de la côte. Des nuits sur des montagnes qui surplombent le Pacifique. Des soupers sur la plage, cuisiné sur un petit brûleur. La liberté de s’arrêter dès que quelque chose attire le regard, de se rendre où l’on veut, de prendre son temps ou de faire défiler le paysage à toute vitesse, de dormir dans des endroits surréel.

La solitude aussi. La solitude qui permet de réfléchir. Qui permet d’éviter de parler. Qui permet de contempler sans décrire. Qui permet d’être seul dans un monde surpeuplé.

Quelques fois, la solitude te crie au visage que tu es seul. Que tu aimerais partager des paysages ou des moments avec quelqu’un. Alors tu sors ton journal de voyage et tu écris. Ou ta caméra. Surtout ta caméra. Et tu te laisses aller dans des auto-portrait tous plus délirants les uns que les autres. Tu décris, tu racontes, tu blagues. Tu ne les montreras surement jamais à personne mais ils te permettent d’éloigner la solitude quelques instants quand elle frappe trop fort.

Puis, au fil des voyages, et de tes expériences dans la rue, tu apprendras que parler à des inconnus est d’une facilité effarante. Et tu apprendras surtout qu’il faut en user avec parcimonie. Que les rencontres que tu choisiras de faire devront être importante. Et savourer. Et vécu à fond. Profonde, drôle, triste, dramatique. Mais quand tu sors de ta solitude en voyage ce n’est pas pour te lancer dans le monde surpeuplé que tu as quitté mais pour faire entrer une ou deux personnes dans ce monde que tu veux préserver. Celui de la contemplation de la beauté.

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Un très petit barbu

Les prairies c’est pas plate. Loin de là. Tu y retrouves des colines, des buttes, des badlands, des canyon, des vallées, des plaines, des plateaux. Et surtout, tu y retrouves le ciel. Tu peux toujours voir le ciel. Comme un dôme. Il est là, tout autour de toi, de l’horizon jusqu’en haut. On le voit toujours le ciel, à presque 360 degré. Caché quelques fois en partie par une butte, ou un plateau. Alors tu ne vois que 99,9% du ciel. Mais au final il est là. Jusqu’à ce que, au détour d’un virage, derrière une butte, les rocheuses apparaissent. Ça ressemble à un nuage, qui descendrait plus bas que les autres. Ou à une hallucination. Tu les attends depuis si longtemps ces rocheuses. Mais elles ne disparaissent pas les montagnes. Sous les pics blancs que tu apercevaient seuls au début se dessine des falaises noires rocs. Là tu sais que ce sont les montagnes, celles que tu attendaient depuis longtemps. Au début, elles ne sont qu’une toute petit partie de l’horizon. Peut-être 5 degré sur les 360 du ciel. Pas gros. Tu peux encore porter ton regard ailleurs. Choisir de ne pas les voir. Choisir de toujours voir le ciel infini. Mais plus tu avances, plus elles prennent une place importante. Tu ne peux plus les ignorer. Chaque endroit où se porte ton regard a son bout de rocheuse. Elles s’imposent de plus en plus à toi.Puis, tu commences à descendre, dans un canyon. Tracé par une rivière qui s’écoule de ces montagnes, au fond bleu, ce canyon t’écrase lentement. Les parois grimpent de plus en plus hauts. Et là, tu te sens différent. C’est la première fois depuis trois jours que tu ne vois plus le dôme, que le ciel n’est plus qu’un plafond. Et sous ce plafond des falaises. Entre ce plafond et les falaises tu entrevois des pics enneigés. Les falaises, les géants de neige puis le plafond. Le ciel vient de passer de personnage principal à décor. Le monde change. Prend une nouvelle perspective. Tu te sentais petit. Petit mais libre. Libre de regarder loin. Ou tout près. De prendre la taille que tu voulais dans ce dôme. De te perdre sans repères et de devenir Gulliver ou un lilliputien. Ici aussi tu es petit. Mais plus du tout libre. Plutôt écrasé. Écrasé par une force. Pas dans le mauvais sens. Peut-être pas écrasé alors. Plus soumis. Soumis à des êtres qui te regardent de haut. Qui te dicte ta taille. Ce que tu dois regarder. Et jusqu’où peut se porter ton regard. Soumis, mieux qu’écrasé. C’est une soumission que tu adores. Que tu attendais. Les plaines qui te libère, les montagnes qui te soumettent. Et tu ne peux pas saisir ça sans avoir vécu les deux. Parce que les montagnes seules, c’est une infime partie de l’expérience d’être petit. Il faut avoir connu les plaines pour pouvoir apprécier être petit. 

A beard, a wave and the grace (2012 essai anglophone)

Those moments of perfect grace. The one you can only live once or twice. You find yours while surfing. It’s when you get to a new spot. You get down of your car and walk to the beach to find it empty. No line up. 4 foot waves breaking inconsistently but still breaking out there. The wind isn’t offshore, the swell isn’t pumping and there’s no tube. But who really cares for this. You have a beach all to yourself. No tourist to shit your day, no local to screw with you. It’s actually just you, this long stretch of sand and the immensity of water. You go back to the car, wax your board, get in your damp wetsuit – you always wonder at this time what’s really that awesome in that sport to make you put damp wetsuit while it’s freezing in the morning, you’ll remember it soon enough – pick your board and walk back. You start moving in the ocean. The water is making its way through your wetsuit. Damn it’s painful. You’re far enough. You can jump on your board and start paddle out to the line-up, your line-up. You sit and wait, trying to calm your breathe and relax your arms that are not fit for this sport. You take deep breath, looking at the infinity in front of you. This infinity that looks the same, wherever you’ll look. Here or 6 000 km farther, near Japan. This stretch you can’t even imagine crossing. Weeks and weeks.  There’s a gentle rolling with every sets that come. After some times you start looking around you to see what the surf looks like. Where are you going to paddle. You move a bit to your left, to catch the breaking spot. You sit back and wait. It makes you Zen to be there, alone, waiting for water to give you the best ride of your life. The one you can’t buy, nor ask, nor command. This one will come when it wants. You might have it or miss it. And you can’t be pissed about anything, nor brag about it. It’s simple and powerful. While you’re waiting there’s a flock of bird that was floating a thousand feet of you that take his flight. You can’t see yet but as they pass 6 feet above your head you realize that they are pelican. Almost 20, flying right above you. Crazy. They then split and start to dive around you. You see one catch a fish and fly high while eating it. Crazy sight. Then you get closer to the pier, trying to catch the bigger waves. As soon as you get there, there’s 5 grey spot that pop out of the water. A small group of seal are fishing there. You’re in their line up. And they surf way better than you do. They seems to float on the wave for a second then dive under. It’s a free lessons of grace. You’ll feel the same a week later when you’ll have reach the warm water of California and there’ll be dolphin surfing instead of seals. At that moment, you see a set coming in. you start to paddle. Your mind is empty, no more worries, pain, love, deceptions. You just paddle and focus on that moment when the wave will catch up with you and push you forward, when you’ll stand up and make that bottom turn that will give you that boost of adrenaline.

Un barbu et ses yeux (2012)

Les gens reviennent toujours de voyage en racontant ce qu’ils ont vu. Les couleurs du Grand Canyon, la lumières sur Yosemite Fall, les éclairs qui percent le ciel des plaines, les tours qui grimpent dans le ciel, la brume sur le Golden Gate. Tu aimes la beauté. Tu photographies tout. Et si tu perdais la vue un jour. Tu es à Monument Valley, pour la première fois. Un endroit que tu n’avais jamais vu. Le seul de ce voyage qui t’est nouveau. Le rouge de la terre qui grimpe haut dans le ciel pour rejoindre l’azur. Tu te demandes s’il est possible d’avoir plus beau que ça. Tu fermes les yeux quelques instants pour essayer d’imprimer l’image dans ta mémoire, pour t’en souvenir longtemps. Et c’est là que tu sens. Comme si tu n’avais jamais senti. Une nouvelle sensation. La terre qui te rentre dans les narines. La poussière dans le corps. Tu ressens tout différemment, tu vois tout différemment. Tu peux ressentir la vieillesse de ce lieux, inchangé depuis longtemps, très longtemps. C’est une autre époque que tu vis. Le sable rouge, sec, qui s’insère en toi. Lourd. Lourd de la mort. Car la poussière, c’est la mort. Quand tu ouvres les yeux, le paysages n’est plus pareil. Cette terre est rouge de sang, du sang de tout ceux qui sont mort ici, sur ce territoire ancien. C’est un sentiment que tu veux retrouver ailleurs. Plus tard il y aura la mer. Pacifica. L’océan Pacifique. Cette odeur qui s’incruste. Qui s’infiltre en toi, par tous tes pores de peau. Elle commence par ton linge puis s’en t’en rendre c’est toute ta peau qui sent la mer, qui sent le sel, qui sent cette vie ancienne, cette odeur qui vient des profondeurs. Puis, il y aura l’entré dans la Kaibab Forest. À la sortie du désert sec, du désert de poussière, des portes de l’enfer d’Havasu, où tu retrouveras l’odeur de lichen, de mousse, de terre fertile, de vie. Cette odeur de pluie, de foin. Cette odeur de terre mouillée. Tu y revois les ballots de foin des fermes de ton enfance. Tu y goutes les notes de ce pu-erh chinois. Tu y sens ce soir d’orage, au Québec, près d’un lac. Cette odeur mouillée qui te fait renaître de la chaleur et de la sécheresse. C’est un nouveau voyage dans lequel tu t’engages. Tout change maintenant, lorsque tu ouvres les yeux. Tu y vois des odeurs, tu y sent des paysages.

Un barbu et la pluie (2012)

La pluie. Encore de la pluie. C’est tout ce que tu trouves ici. De la pluie. Depuis 45 jours que tu es arrivé sur la côte. Sur ces 45 jours tu peux compter moins de 5 jours de soleil. On te dit que c’est pour ça qu’ici pousse la seule forêt pluviale d’Amérique du Nord. Des fois tu aimerais pouvoir faire sécher ton linge, ta tente et bronzer. Ce matin, tu en avais plus que marre de la pluie. Et c’est à ce moment là que tu t’es retrouvé sur une route dont un dôme d’arbre couvrait le ciel. Plus tu avançais et plus la brume montait. C’est l’image que tu pourrais te faire des forêts pluviales d’Asie. A couper le souffle. Et tu te réconcilies avec la pluie. Tu décides d’aller marcher. Petite randonnée sur un cap, 100 mètres au dessus de l’océan. Tu ne peux qu’entendre le bruit des vagues car la brume t’empêche de voir à plus de 10 mètres. Les arbres géants t’entourent. Un décor de film. Tu ne serais pas surpris de voir un elfe traverser le sentier devant toi. Après une heure de marche tu reviens à ton auto. Complètement trempé car il pleut. Ce n’est plus important tout cela, l’eau sur ton corps, ton imperméable mouillé, tes souliers et tes seuls jeans propre. Tu t’es réconcilié avec la pluie car elle fait partie de la côte, elle est la côte et sans elle, rien de ton voyage n’aurait la même allure.

Un barbu contre la vie (2013)

Des fois, la vie te fait chier. Elle s’arrange pour te rappeler qu’elle n’est pas facile, même si tu voyages et t’amuses. Ce soir, en montant ton campement, tu t’embarres à l’extérieur de ton auto. Comme d’habitude. Quand est-ce que tu vas apprendre? Tu marches pour rejoindre la route. Chanceux. Un couple s’arrête au bout d’une minute, tout au plus.  La femme est défoncée, saoule et possiblement sur le crack aussi. Et c’est bien sur elle qui te parle, pas son mari. Tu leur demandes d’appeler CAA. Ils te disent qu’ils le feront dès leur arrivés chez eux. Tu retournes à ton auto et t’y assois. Au bout de 15 minutes tu te demandes si ils vont vraiment les appeler. Sûrement pas. Tu retournes donc sur la route. Une minute après, une auto s’arrête. La même. Ils sont venus te dire qu’ils se sont arrêtés chez leur ami qui vit à 2 km de là. Il s’en vient avec  un cintre. Semblerait que c’est un ancien voleur qui a fait de la prison, pour vol de voiture. Ça devrait marcher. Au bout de 20 minutes il n’est toujours pas là. Mais la femme t’entretient toujours de truc impertinent. Elle finit par pisser accoter contre leur voiture. Charmant. Finalement, quelqu’un arrive. Ce n’est pas leurs amis mais un serrurier. Il te fait la porte en 2 minutes. Et te charges 100$! Et dire que CAA aurait été gratuit.  La vie t’en veut des fois!

Le lendemain elle se reprend. On dit, des hauts et des bas. Tu te lèves. Bien dormi. 10 heures. Tu en avais besoin. Vancouver, surtout les derniers jours, ça voulait dire chanter toute la journée et socialiser toute la nuit. Tu as dormi plus cette nuit que tes trois dernières nuits. Tu te lèves. À ;a recherche d’une plage de surf. Tu roules jusqu’à Westport. Là, entre deux jetties, tu vois un surfeur. C’est le seul que tu as croisé depuis des kilomètres. Tu vas le rejoindre même si le surf n’est pas à son top. Pendant deux heures rien de bien beau. Ou plutôt rien du tout. Tu en profites pour parler. Vous échanger sur tout. La côte, le surf, la température – la pluie incessante – et ton voyage. Au bout de deux heures il t’invite à venir coucher sur son terrain. Arrivé là, tu rencontres son voisin de camping, un pêcheur. Il jase de sa journée et de ce qu’il a pris. Il est à la recherche d’huile pour cuisiner son souper. En échange de la tienne, il t’invite à souper. Au menu, sole pannée, pêchée la journée même. WOW! Quel souper. À force de discuter, un lien se crée. Il t’offre, en partant un morceau de saumon frais plus grand que ta main, plus épais que ton poids ainsi qu’un sac de 5 lbs de sole fraiche. La vie te redonne ce qu’elle t’a pris ce matin. Tu vas te coucher, plein, en rêvant à ton souper. Au réveil, la vie te joue un autre tour. Ta tente est inondée. Ton double-toit n’est plus imperméable. Bon matin. C’est là que tu comprends qu’un voyage, c’est un condensé de vie tu ne fait qu’y enchainer les plaisirs et les malheurs plus vite